Bharat Innovates : Wahou India
Douze ans déjà que j’ai quitté New Delhi. Et pourtant, il a suffi d’un pas pour renouer avec ce monde dont je ne m’imaginais pas qu’il m’aurait autant manqué. En cette matinée du mardi 16 juin, j’ai décidé de pousser les portes du Palais des Expositions de Nice pour humer l’air de Bharat Innovates, la grand-messe de la Deep Tech ‘‘made in India’’ ouverte en grande pompe quelques jours plus tôt par le Premier ministre indien Narendra Modi et notre Président Emmanuel Macron. Une plongée vertigineuse dans ce vaste écosystème d’innovation, qui fait la démonstration que la fertilisation croisée chère à Sophie Lafitte - père de la Technopole de Sophia Antipolis - porte des fruits à la mesure des grandes ambitions de ce pays. Et des grandes responsabilités qui les accompagnent.
Tech florissante
Passé la sécurité, le choc est presque physique. Dans ce vaste dôme où les seuls drapeaux qui flottent d’habitude sont ceux des salons de tout poil quand ce n’est pas la fête foraine de Noël, l’Inde a posé ses couleurs, ses sons, sa démesure tranquille. Douze ans de distance s’effacent en quelques minutes. Les mêmes intonations chantantes, la même politesse appuyée qui sait aussi se faire ferme, cette façon bien indienne de glisser de la deep tech à la philosophie dans la même phrase, sans jamais perdre le fil. J’avais oublié à quel point ce pays porte son énergie à fleur de peau.
Bien sûr, il y a les chiffres. De ‘gros’ chiffres que l’on vient vous distiller au fil des conversations informelles et des discours officiels. Plus de deux mille participants venus de vingt-neuf pays, dont plus de cinq cents investisseurs et dirigeants français, se sont croisés en trois jours dans ces allées. Cent vingt startups, choisies parmi plus de trois mille candidatures, ont présenté leurs technologies devant un parterre d’investisseurs venus du monde entier.
Semi-conducteurs, biotech, medtech, énergie, espace… sur les stands, on a eu droit à une belle démonstration d’intelligence humaine traduite en un florilège d’inventions boostées à l’IA il va de soi. Fondateurs, directeurs commerciaux et autres honorables représentants d’entreprises ne boudaient pas leur plaisir d’introduire leurs joyaux technologiques avec, il est vrai, une force d’expertise un peu déroutante pour le non-initié. Mais comment rester insensible devant cette horlogerie de précision dont chaque rouage contribue à faire tourner la grande mécanique indienne appelée à peser sur le monde ?
Fleurons académiques
Les pitchs brillants, affûtés, rodés à l’exercice qui ont animé le devant de la scène ne sauraient faire oublier la profondeur de champ de ce vaste podium. La discrétion des personnages en arrière-plan était pourtant inversement proportionnelle à leur importance. Eux, portent des titres probablement moins ‘’glamour’’ de professeur, chercheur, directeur de programme, doyen et ne sont ni plus ni moins que les protagonistes de l’ombre de cette irrésistible ascension.
La fine fleur du monde académique et de la recherche indien était réunie pour l’occasion, de l’Indian Institute of Technology de Bombay (pilote de l’événement !) aux Indian Institute of Technologies de Delhi, Madras, Hyderabad, Tirupati sans compter l’Indian Institute of Science de Bangalore et la Birla Institute of Technology and Science de Pilani.
IITs, IISc, BITS Pilani… des acronymes parmi tant d’autres vu de France, mais qui veulent dire beaucoup, que dis-je, énormément tant il s’agit des acteurs de premier plan dans la compétition mondiale de la connaissance.
On y entre après des concours d’une sélectivité qui n’a pas grand équivalent ailleurs. On en sort changé de statut social, et toute une famille, parfois tout un village, se met en mouvement pour qu’un fils ou une fille y accède. J’ai pu observer cette fierté de près, peut-être même d’un peu trop près de par mon statut d’officiel. Mais l’émotion qui se dégage quand un frère, un cousin, un membre de son clan même éloigné franchit la porte de ces prestigieux établissements est tout à fait unique.
Ce qui frappe à Nice, c’est que ce mythe académique ne reste pas suspendu dans l’admiration abstraite. Il se traduit.
Les startups réunies au Palais des Expositions ont collectivement levé plus d’1,5 milliard de dollars et déposé plus de 1 500 brevets. Deux d’entre elles, ideaForge et Ather Energy, sont aujourd’hui cotées en bourse. En ouverture, N. R. Narayana Murthy, le fondateur d’Infosys, est venu raconter comment une entreprise née avec 250 dollars de capital était devenue l’un des fleurons technologiques du pays, en misant sur des talents complémentaires, des valeurs partagées et une gouvernance transparente. Le directeur de l’IIT Madras, V. Kamakoti, lui, a qualifié l’événement de moment charnière pour la deep tech indienne, en insistant sur le fait que les accords signés à Nice étaient commerciaux et exécutables, pas de simples poignées de main sur papier glacé.
L’excellence académique n’y est pas un totem. Elle est la source fertile, engagée et pragmatique au service de la production à grande échelle.
Main tendue
Et cette excellence ne se contente pas de rayonner pour elle-même. Elle invite. Tout au long de l’Année France-Inde de l’innovation, dont Bharat Innovates vient en point d’orgue, les ponts entre institutions indiennes et françaises sont sortis renforcés. Dynamisation des mobilités d’étudiants et de chercheurs, consolidation des partenariats entre grandes écoles à l’image de la reconduite de la coopération entre l’Institut Mines Télécom et l’IIT Delhi… assurément, la main est tendue et l’on continue à la saisir. L’Université Côte d’Azur a ainsi pu signer un nouvel accord avec l’IIT de Bombay et prolonger ses coopérations dans le cadre du Campus franco-indien qui a fait émerger, dès 2018, un master conjoint et une académie doctorale autour des biosciences numériques.
La dynamique qui s’y dessine appelle probablement à aller encore plus loin. Le paysage académique indien fourmille d’excellents établissements prêts à ouvrir leurs portes à nos jeunes potentiels scientifiques. Treize universités françaises ont d’ailleurs signé, à Nice même, des accords avec onze IITs et avec l’IISc. Le niveau institutionnel, lui, a bel et bien pris la mesure du rendez-vous. Mais quand Campus France publie chaque année son classement des destinations choisies par nos étudiants en mobilité diplômante, l’Inde continue à représenter une frange marginale. A contrario, la Belgique, le Canada, la Suisse, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Allemagne et les États-Unis captent le gros des départs. Nos jeunes regardent ailleurs, par habitude plus que par choix réfléchi. C’est ici, je crois, que le bât blesse. Les accords se signent au sommet, l’envie, elle, ne s’est pas encore frayée de chemin jusqu’aux amphithéâtres.
Dans l’immédiat, les intentions s’expriment côté indien. Anil Verma, Doyen des Relations Internationales de l’IIT Delhi, laisse entrevoir des possibilités de stages au sein des startups incubées sur le campus de Hauz Khas. Pr. Asim Tewari du Centre des Machines Intelligentes et des Sciences de Données de l’IIT Bombay ne verrait pas d’inconvénient à explorer des axes de professionnalisation pour des profils réfléchissantl’ingénierie mécanique à l’ère de l’IA. Pr. Satyapaul Singh de BITS Pilani a quant à lui exprimé un vif intérêt à structurer du placement bidirectionnel de jeunes professionnels servant les intérêts aussi bien de la French Tech que des écosystèmes d’innovation indiens de Bangalore à Bombay, de Delhi à Chennai.
Walk together
L’Inde ne s’y trompe pas. La France tient sa place de partenaire stratégique mais encore faut-il que ce soit dans une conscience partagée.
Car la main qui se tend depuis Bombay, Delhi ou Pilani n’attend pas qu’on lui réponde par un simple protocole d’accord. Elle attend qu’on la saisisse avec la même intensité qu’elle se donne. Les conventions signées entre établissements, aussi précieuses soient-elles, posent un cadre. Elles ne créent pas, à elles seules, un élan vertueux. Ce souffle vient se chercher ailleurs. Dans la décision d’un jeune ingénieur d’orienter sa mobilité à Delhi plutôt qu’à Berkeley. Dans le choix d’un doctorant de candidater à une cotutelle avec un laboratoire de Bombay plutôt que de rester sur un sujet plus balisé. Dans la décision d’un recruteur d’aller chercher ses premiers talents à Bangalore plutôt que de se contenter du marché local. Dans cette addition d’initiatives individuelles qui créent les conditions d’un horizon durable.
Mais ce volontarisme ne doit pas empêcher de faire le jeu du collectif. Ratan Tata aimait répéter cette phrase, devenue presque un mantra dans les cercles d’affaires indiens : si tu veux marcher vite, marche seul ; si tu veux marcher loin, marche ensemble. Aujourd’hui plus que jamais, la vertigineuse avancée de l’Inde n’est jamais inscrite dans une démarche solitaire ce qui, du reste, n’a eu de cesse d’être répété dans cette enceinte.
Le ministre du Commerce, Piyush Goyal, a clôturé l’événement en rappelant que le pays avait porté sa capacité solaire de 20 à 100 gigawatts avant l’échéance fixée, un chiffre qu’il citait moins comme une prouesse technique que comme une preuve que la trajectoire indienne se construit pour le plus grand nombre. Cette ambition mondiale ne se pense pas hors-sol. Elle s’enracine dans une civilisation millénaire pour qui le progrès collectif n’est jamais une option secondaire.
Depuis mon balcon
Je suis rentré chez moi ce mardi après-midi avec ce mélange si particulier d’enthousiasme presque enfantin et de gravité tranquille. Je ne prétends pas avoir tout vu, ni tout compris de ce qui s’est joué en l’espace de ces trois jours. Ce n’était pas mon objectif. J’y suis allé en curieux, en ancien expatrié nostalgique, en témoin discret plus qu’en analyste.
Mais ce que j’ai entendu n’avait rien d’une politesse de salon diplomatique. L’intention était claire, précise, presque pressante. Cette conscience partagée dont je parlais plus haut, l’Inde n’a pas attendu qu’on la lui réclame pour en faire sa part. C’est à nous, désormais, de venir la rejoindre. Pas à l’occasion d’une prochaine grande conférence. Maintenant, pendant que la porte est encore grande ouverte.
Alors, à ma mesure, avec les jeunes talents que j’accompagne chaque jour vers l’international, je choisis d’embrasser cet univers plutôt que de l’attendre depuis mon balcon.
La Baie des Anges a accueilli l’un des plus grands rassemblements d’innovation jamais tenus hors de l’Inde. La question n’est plus de savoir si l’Inde innove. Elle est de savoir qui, demain, choisira de marcher pleinement à ses côtés.



