Dans la peau des Butler
Le rêve du Graal académique est devenu réalité pour les filles de cette famille américaine. Histoire à sensation ou source d’inspiration dans l’éducation de nos enfants ?
Ce matin, je lisais dans Le Figaro, le récit du couple Butler qui a gagné le pari fou de faire entrer leurs deux jumelles dans une Ivy League, la NBA de l’académique. Deux admissions à Brown University puis à Harvard. L’histoire est inspirante et nourrirait presque le nouveau mythe de l’American Dream si la réalité n’était pas aussi crue pour ne pas dire cruelle.
Les Butler sont à eux seuls le scénario d’un film où tout ne tient qu’à un fil.
Le couple, issu chacun de milieux modestes, ont plutôt bien réussi. Le père est médecin, la mère, professeure d’université. À eux deux, ils forment l’archétype de la bonne classe moyenne, parfaitement consciente du fossé social fondamental qui sépare leurs enfants de ce petit cercle élitiste.
Pour autant, Debra Butler, la maman, s’est mise en tête de conjurer le destin en préparant cette ascension de l’Everest dans ses moindres détails. Ce projet ‘familial’ comme elle se plaît à le dire, mis en œuvre depuis les 14 ans de ses jumelles trace un cheminement intellectuel, sportif, artistique, caritatif même dont l’exigence, si elle tient certes dans les ‘scores’, s’axe en priorité sur l’affirmation de l’individu.
Comment en quelque sorte faire passer deux ado’ biberonnées à Taylor Swift à deux jeunes femmes aux voix authentiques sachant emporter l’adhésion d’un public aux goûts, disons, très pointus ?
Oublié le brio en devenir que l’on a gentiment stimulé à mesure des années. Là, on parle d’athlètes intellectuelles dont on prend soin d’entraîner à haut niveau pour espérer les voir gravir les sommets. Un investissement à la démesure de l’enjeu puisque tout y passe littéralement. Jusqu’à la vente de la maison familiale pour 900,000$.
Enfer du paradis élitiste
L’envers du décor est loin de faire rêver. Il rappelle combien les États-Unis entretiennent un modèle encore très axé sur la valeur du diplôme et sur ce que cela implique pour parvenir à le décrocher. Les places sont chères, on ne peut plus chères pour la botte des universités privées du nord-est du pays. On s’y livre une compétition féroce, à l’exception peut-être parmi la caste des ‘fils et filles de’ ou des graines de stars qui trustent les hauts des classements dans les championnats sportifs universitaires.
Dit en chiffres, les taux d’admission dans les Ivy Schools sont en dessous des 10%, ne dépassant pas les 3 à 6% pour les plus sélectives à l’image de Harvard ou de Columbia. Les ‘happy few’ qui viennent y poursuivre leurs études s’acquittent de frais de scolarité stratosphériques, de l’ordre de 80 à 90,000$ par an. À la sortie certes, les salaires sont à plusieurs chiffres mais ce n’est pas sans compter sur le poids de la dette accumulée, l’équivalent du remboursement de sa première maison.
Miroir réfléchissant
Au pays de l’Oncle Sam, les lignes n’ont pas beaucoup bougé. La fabrique des élites est une histoire qui se répète inlassablement entre ombres et lumières. Elle n’est pas sans nous renvoyer à la figure celle non moins envieuse de notre propre système. Devant un ascenseur social grippé depuis fort longtemps, où l’on voit poindre à bas bruit un début de modèle à l’anglo-saxonne surtout du côté des grandes écoles de management, nous avons matière à nous interroger.
Non pas en pointant du doigt les manquements de l’État. Non pas en rejetant la faute sur notre Éducation Nationale. Non pas en adoptant une attitude rageuse teintée de fatalisme. Non pas en considérant qu’au final l’on peut se disculper de cet échec programmé. Non. Et si pour une fois, l’on balayait devant notre porte en regardant les choses en face avec lucidité et pragmatisme. Et si l’on osait voir grand.
Et si, l’espace d’un instant, nous nous mettions dans la peau des Butler.
Dans cet exercice fort peu confortable, on pourrait facilement se perdre en conjectures. Aussi, je préfère l’appliquer à mon propre cas.
Que pourrais-je décider pour mon fils de 13 ans qui vient de passer en Quatrième avec une moyenne générale flirtant avec les 17/20 ? Quelle ambition pourrais-je bien lui prêter sous le prisme d’un optimisme lucide ?
Mon oncle, me dirait de lui foutre la paix.
‘Il s’en prend déjà pour au moins 10 ans. Qu’est-ce que tu vas l’emm***** avec tes foutues considérations de parent névrosé ?’’
But assumé
En soi, il n’a pas tort. Mais l’ex-professeur des écoles dont j’ai suivi les pas à l’étranger est aussi le premier à me demander de renforcer son niveau en maths, d’engager une hygiène de lecture, surtout de lui donner le goût du beau dans les vers de Baudelaire ou d’Apollinaire. Comme si la rigueur et la sensibilité n’étaient pas deux registres opposés mais les deux faces d’une même exigence.
C’est exactement ce que le psychologue américain Howard Gardner a théorisé sous le vocable d’intelligences multiples. Le raisonnement abstrait et la pensée analytique sont, par définition, indissociables de la maîtrise du langage, de la représentation mentale de l’espace, de la compréhension des autres ou encore de la capacité à réfléchir aux grandes questions existentielles.
Tout compte fait, mon oncle parle le langage des Butler par des voies détournées.
Être souple sur le chemin ne peut en aucun nous détourner du but ultime qui consiste à se donner les moyens de prendre rendez-vous avec son avenir.
Et ce n’est ni sa fille, ni ses petits enfants qui diront le contraire au vu de leur cursus parfaitement imparfait ayant débouché sur des trajectoires de carrière à en faire pâlir plus d’un.
En tant que parent, la tâche est vertigineuse. Elle requiert des qualités dont je suis loin de prétendre maîtriser l’inventaire et une disponibilité qui n’inspire pas l’évidence. Serais-je en mesure d’apporter le même degré d’attention à mon fils dans ces années charnières d’entrée dans le supérieur ? Vais-je pouvoir tenir la distance devant la montée en puissance de mon activité ? Plus fondamentalement, ai-je le droit de travailler à un dessein académique qui serait une extrapolation maladroite de que je perçois de lui ?
Sur bien des aspects, il est urgent d’attendre de la même manière que je suis persuadé de l’urgence qu’il y a à transcender l’éducation que reçoit mon fils.
À questionner les acquis. À instaurer le doute raisonnable. À déconstruire pour mieux reconstruire. À faire en sorte de s’inscrire dans l’esprit de Pascal pour qui le but des études est de produire un jugement solide et vrai devant tout ce qui se présente à soi.
Il s’agit probablement de la seule vraie ambition qui tienne, et dont chacun, Butler dans l’âme ou pas, devrait s’y employer.




