French Tech : la grande illusion
Ah, cette fameuse French Tech… Érigée en étendard de la modernité économique, brandie comme un nouveau pilier de notre croissance. Un emploi sur vingt-cinq généré par la Tech en une décennie selon France Digitale & EY, voilà de quoi faire rêver. Sauf que derrière les paillettes, l’histoire est nettement moins glamour.
En flânant au WAICF, temple de l’intelligence artificielle à Cannes, le malaise est palpable. Sous les stands léchés, beaucoup de startups tiennent à un fil, celui des aides publiques. Crédits d’impôt, statuts dérogatoires, subventions, tout est bon pour survivre. Une innovation souvent cosmétique, du bricolage parfois malin, qui finit en revente express ou en faillite.
2024, l'année charnière où la réalité rattrape le récit
Les chiffres, depuis, ont tranché. Les faillites de startups ont bondi de 64 % en 2024. En nombre de tours de table, le recul atteint 21 %. Ces chiffres ne seraient qu’un mauvais trimestre de plus si le reste du monde n’allait pas dans la direction opposée. Les États-Unis affichent +38 % de levées sur la même période, l’Europe dans son ensemble +12 %. La France, elle, décroche.
En 2024, le solde des startups financées est devenu négatif, les faillites dépassant les nouvelles levées en Série A. Ce n’est pas une correction de marché. C’est la fin d’un modèle.
Reste que derrière cet ouragan conjoncturel se cache un problème bien plus structurel. Notre écosystème n’a ni l’échelle ni la robustesse pour faire émerger des géants. 74 % des startups françaises ne dégageront aucun bénéfice. Moralité, nous ne sommes pas dans une économie de l’innovation, mais dans une économie de la survie.
Mistral : l’effet étoile filante
Ce tableau préoccupant a aussi ses exceptions. Parmi elles, Mistral AI. Trois ans après son lancement, l’aventure affiche environ 1 000 employés, une valorisation de 12 milliards de dollars, et vise un chiffre d’affaires d’un milliard d’euros d’ici la fin de l’année. Fondée par trois anciens de Polytechnique et de l’ENS, Arthur Mensch, Guillaume Lample, Timothée Lacroix, Mistral incarne ce que la France sait faire de mieux quand elle s’en donne les moyens. La scale-up est l’incarnation du génie français traduit en ambition industrielle.
Mais Mistral est aussi un révélateur brutal. Pendant qu’elle embrase la presse en captant à elle seule 25 % de l’ensemble du capital levé par les startups françaises en 2025, le reste de l’écosystème s’effrite à bas bruit. Une situation qui n’est pas gravée dans le marbre et dont Arthur Mensch se fait le porte-voix le plus déterminé.
Retour des cerveaux
Difficile de lui donner tort en observant ce faisceau de signaux forts venus d’ailleurs. Dernier en date : le retour de Yann LeCun, 65 ans, prix Turing et pionnier du deep learning. L’homme qui a façonné la recherche en intelligence artificielle du géant américain Meta prend ses quartiers en France pour une toute nouvelle aventure axée sur la création d’une IA nouvelle génération.
À la tête de AMI Labs à Paris, une start-up valorisée à 3,5 milliards de dollars avant même son lancement, LeCun entend produire une ‘révolution dans la révolution’ de l’IA en passant à un modèle construit non plus au travers du carburant des données, mais de l’information apportée par la perception de son environnement, c’est-à-dire, en y incluant la vision de son espace.
Le pari est fou. Mais cette folie n’empêche pas LeCun d’être pragmatique. “Les scientifiques iront là où ils ont les moyens d’être les plus créatifs et les plus productifs.” La crise du financement public américain de la recherche, conjuguée au plan européen Choose Europe for Science crée une fenêtre d’opportunité que la France est en mesure de saisir.
Playbook Mensch
Le 7 avril dernier, Mistral AI a franchi un cap. En publiant European AI — a playbook to own it, Arthur Mensch n’a pas produit un énième manifeste de bonne intention. Il a soumis au débat public vingt-deux mesures concrètes pensées comme un plan d’urgence pour sortir l’Europe de sa dépendance technologique.
La grille de lecture qu’il pose est radicalement différente de celle des politiques. L’intelligence artificielle n’est pas un produit logiciel ni un service web. C’est une technologie de transformation énergétique. On entre des électrons d’un côté, on sort des tokens de l’autre. Cette reformulation change tout, parce qu’elle impose de raisonner en termes d’infrastructures critiques plutôt qu’en termes de subventions à des applications.
Les vingt-deux mesures s’organisent autour de quatre leviers. Le premier est celui des talents, avec la création d’une AI blue card, titre de séjour simplifié pour les chercheurs étrangers, inspiré de la carte bleue européenne. Le deuxième est celui de la commande publique, avec une clause de préférence européenne obligeant les États membres à privilégier les modèles d’IA produits sur le continent pour leurs propres usages, une mesure que Mensch qualifie lui-même de structurante. Le troisième est celui des infrastructures, avec l’engagement ferme de Mistral d’investir dans un datacenter à Bruyères-le-Châtel, équipé de 13 800 puces Nvidia GB300, pour porter la capacité européenne à 200 MW d’ici fin 2027 et à 1,4 GW d’ici 2028. Le quatrième, enfin, est réglementaire. Mensch décrit sans ménagement des cadres d’actionnariat mal adaptés, des barrières bureaucratiques absurdes, une fragmentation des marchés qui freine la croissance et pousse les talents à partir.
Ce livre blanc, Mensch est allé le défendre à Bruxelles devant la Commission européenne. Et le mois dernier, il est venu en exposer les grandes lignes à l’Assemblée nationale… devant une salle presque vide ! Le symbole est cruel autant que révélateur.
Trop tard ?
La vraie question qui se pose en creux n’est pas de savoir si c’est trop tard. Elle est plutôt de savoir si nous avons encore la volonté de poser les bases d’une politique industrielle réalistement ambitieuse, qui sache opérer des choix stratégiques.
En février 2025, Emmanuel Macron a annoncé un investissement de 109 milliards d’euros pour l’IA en France. La Commission européenne a mobilisé 200 milliards supplémentaires via l’initiative InvestAI. Les chiffres donnent le vertige. Mais l’argent seul ne suffit pas comme l’histoire de la French Tech l’a démontré à grands frais.
En définitive, nous avons plus que jamais besoin d’une doctrine de concentration des moyens. Au lieu de continuer d’arroser le jardin en espérant que tout pousse, mieux vaut s’engager sur un long terme structurant, autour par exemple de l’IA fondationnelle, de la data souveraine en passant par les modèles spécialisés industriels.
Dans cette réflexion d’ensemble, on ne peut pas non plus passer sous silence l’injonction de patriotisme économique que beaucoup d’entrepreneurs français feignent d’oublier. Est-ce normal que celles et ceux qui construisent des champions sectoriels grâce en partie à de l’argent public cèdent aux sirènes de ‘l’effet casino’ en vendant à prix d’or leur entreprise aux Américains ou aux Chinois ? Les pertes en ligne sont colossales en dépit des schémas rationnels de développement qui viennent justifier les ventes. Il y a ici un champ entier de réflexion à mener pour contre-carrer une pratique qui nuit aux intérêts de la France.
Moralité
On confond mouvement et transformation.
On valorise ceux qui lèvent, pas ceux qui durent. On confond la hype et l’impact.
Il est temps de cesser de célébrer l’agitation. Il est temps de construire une industrie.
Car lever, c’est bien. Livrer pour un progrès durable, c’est mieux.
Et former et fidéliser les ingénieurs qui le feront, c’est urgent.



