Grok ou l’appel à la vigilance citoyenne
Grok. Le nom a quelque chose de scabreux, presque de vulgaire, qui sied parfaitement à son créateur. L’intelligence artificielle d’Elon Musk se veut décomplexée, sans filtre, volontiers provocatrice à l’image exacte de la réputation du milliardaire. Une IA qui se présente comme un outil de liberté de pensée, mais dont la trajectoire révèle, en creux, quelque chose de beaucoup plus inquiétant.
Guerre cognitive
Avec Grok, nous avons franchi une étape que l’on n’avait pas clairement nommée. L’algorithme n’est plus simplement outil. Il est devenu vecteur d’influence, façonneur de représentations, producteur silencieux de ce que nous finissons par croire être nos propres opinions.
Asma Mhalla l’écrit avec une clarté glaçante dans son brillant Technopolitique. La guerre n’est plus seulement géopolitique. Elle est cognitive. Elle se joue dans nos esprits, bien avant de se jouer sur les champs de bataille ou dans les urnes. Ce que révèle la trajectoire de Grok, c’est précisément cela. Elle est moins l’expression d’une intelligence artificielle parmi d’autres, mais l’affirmation d’une volonté de puissance qui trouve dans nos cerveaux connectés son terrain de conquête le plus rentable.
Réduire progressivement l’espace de la pensée autonome, habituer les esprits à déléguer le jugement, installer une dépendance douce et consentie, voilà ce qui se joue, à bas bruit, derrière l’interface séduisante.
Liberté intérieure
Il y a pourtant quelque chose que la machine ne peut pas atteindre, du moins tant que nous choisissons de le défendre. Cette faculté de penser, de douter, de juger par soi-même, que les philosophes ont longtemps appelée liberté intérieure. Cette liberté-là est d’une nature particulière car elle ne dépend d’aucune infrastructure, d’aucun réseau, d’aucun algorithme. Comme l’avait compris les Stoïciens bien avant l’ère numérique, c’est elle qui fait que même en prison, nous demeurons étonnamment libres.
C’est précisément cette liberté-là qui est aujourd’hui visée. Pas par une contrainte brutale, mais par une érosion progressive, confortable, presque agréable.
L’homme formé contre l’homme augmenté
Face à cette menace, la réponse n’est pas technologique. Elle est éducative.
Dans un monde traversé par une instabilité croissante et une crise morale sans précédent, il ne s’agit plus de croire naïvement au mythe de l’homme augmenté, ce fantasme transhumaniste cher à Elon Musk qui voudrait faire de la machine le prolongement naturel d’une humanité améliorée. Il s’agit de défendre quelque chose de plus humble et de plus solide. L’homme formé. Non pas l’homme assisté, mais le citoyen éclairé, solidement armé par une formation intellectuelle exigeante qui lui donne les moyens de résister à ce qui veut penser à sa place.
Faire ses gammes, travailler la matière, labourer profond dans l’aridité du stylo et de la gomme, c’est encore, et plus que jamais, le meilleur chemin vers une lecture lucide du monde. Et vers la production d’un jugement fondé et vrai sur tout ce qui se présente à soi.
Ce n’est pas un combat nostalgique. C’est un combat d’avenir. Car la prochaine révolution ne sera pas celle des modèles de langage les plus puissants. Elle sera celle des esprits les mieux formés pour les questionner.
Le combat ne fait que commencer.
Il nous honore et nous oblige, plus que jamais.



