Just Look Up
Regarder vers l’espace pour résoudre les enjeux de notre Terre. Certes, mais à quel prix ?
En repensant à la saga des Iron Man, et plus précisément au deuxième opus de 2010 où Mickey Rourke y incarne le grand-méchant-russe, il y a cette scène où, lors du Grand Prix de Monaco, Tony Stark croise le chemin de Elon Musk. Les deux échangent quelques mots sur un projet de moteur de fusée électrique. Musk passe alors pour un savant fou un peu gauche, qui contraste avec Stark le visage irrésistible de la Tech américaine qui dessine le futur. Plus d’une décennie plus tard, ce bref moment cinématographique est devenu culte tant la réalité dépasse très largement la fiction dans un métavers inversé.
Elon Musk. L’homme derrière Tesla, X, XAi, NeuraLink, OpenAI, The Boring Company et bien sûr Space X qui vient de faire une entrée fracassante en bourse avec une capitalisation d’environ 2 trillions de dollars. L’homme ‘un peu’ fantasque, capitaine des libertaires, artisan du massacre à la tronçonneuse institutionnelle dans l’administration Trump, l’homme qui inspire autant qui rejette, cet homme-là a récemment dévoilé son plan de ‘prise de possession’ de l’espace.
Devant les dangers inextricables auxquels notre belle planète Terre est confrontée, Musk pense avoir la solution. Et elle ne réside pas dans le développement d’énièmes prouesses technologiques permettant tantôt d’inverser les tendances climatiques, tantôt de gérer durablement la pollution, quand ce n’est pas de palier les surconsommations d’eau et d’énergie engendrées par les méga Data Centre de demain.
Lui, voit clairement l’horizon des enjeux… à la verticale.
Décrocher la Lune
La réponse à ces fléaux mondiaux ne peut, selon lui, venir qu’en regardant au-delà de nos frontières terrestres. Par-delà notre atmosphère. Du côté de la Lune, là où l’on y a posé un pied en ce matin du 21 juillet 1969, à 2:56 très exactement heure de Paris.
Après les missions Apollo de la NASA des années 1970, le nouvel esprit de reconquête de la ‘boule grise’ par les hommes et les femmes de la bannière étoilée porte un nom : Artémis. Depuis 2022, les voilà zonzonner tels de bons moustiques autour de la tête de la ‘Belle du soir’ histoire de vérifier que la technologie de Space X et de son comparse Blue Origin se trouve en capacité d’assurer le futur alunissage, a priori prévu pour 2028.
Cette nouvelle marche sur la Lune, Elon Musk n’a pas boudé son plaisir de dévoiler l’ampleur de l’ambition qu’il y porte avec cette espèce ‘de bon sens’ qui dépasse l’entendement. De la même façon qu’il avait annoncé la création de fusées réutilisables dont le pari s’est révélée gagnant en ce fameux 13 octobre 2024 où la récupération de la fusée Starship par deux énormes bras mécaniques semblait tout droit inspiré de l’art de Maître Miyagi de rattraper les mouches avec les baguettes, Elon Musk a présenté son scénario de la conquête de l’espace qui passe immanquablement par un établissement durable sur la Lune.
Cosmos 1999
À l’écouter, on se croirait dans une version remasterisée de Cosmos 1999. Dans cette vieille série américaine de sciences fictions, nous suivions les aventures des scientifiques de la base lunaire Cosmos 1999 au gré de la dérive d’une Lune sortie de son orbite terrestre suite à une grave explosion.
Nous n’en sommes encore qu’aux prémices mais le dessein est d’une ressemblance confondante. Avec Artémis IV, Elon Musk entend poser la première pierre d’un édifice XXL censé à terme soulager la Terre d’un grand nombre de ‘voraces environnementaux’ dont les Data Centre figurent au premier plan.
La seule solution rationnelle à ses yeux consiste à déménager ce qui dévore le plus de courant, du calcul à l’intelligence artificielle en passant par l’industrie lourde pour l’exposer à cette source inépuisable d’énergie qu’est le soleil.
Sur le papier, cela donne des constellations de satellites baptisés ‘AI1’, taillés comme des data centres ailés, tapissés de panneaux solaires et hérissés de radiateurs disproportionnés, dont Musk a demandé l’autorisation d’en lancer jusqu’à un million d’exemplaires. Objectif annoncé : un térawatt de calcul spatial dès 2027 entretenu, cerise sur le gâteau, par des bataillons de robots Optimus.
La Lune, pour sa part, devient le hub logistique et industriel de toute l’opération. Starship y achemine cargaisons, satellites et équipements, en vue d’y installer, à terme, des usines capables de fabriquer sur place ce qui, aujourd’hui, chauffe, pollue et assoiffe nos territoires terrestres. Musk ne s’en cache pas. La Lune n’est plus, dans son scénario, un décor de conquête symbolique façon Apollo, mais une zone industrielle de premier choix tant il est vrai que le foncier ne coûte rien.
Boîte de pandore
Reste cette question probablement ‘bête’ qui me traverse inlassablement l’esprit.
Et si, comme dans la série, quelque chose venait à mal tourner là-haut ?
En projetant cette transition rationnellement pensée dans un environnement que l’on maîtrise à peine, ne sommes-nous pas en train d’ouvrir une nouvelle boîte de pandore ?
L’enjeu est évidemment technique. Refroidir un data centre dans le vide est un défi qui n’a, à ce jour, jamais été résolu à cette échelle. Le Professeur Olivier de Weck du MIT le confiait du reste récemment à la radio publique américaine. L’idée est sans doute faisable mais certainement pas dans les délais qu’annonce Musk. Ajoutons à cela un aspect nettement moins science-fictionnelle, de la maintenance qui ne se règle pas en un coup de tournevis et celui autrement plus grave du syndrome de Kessler, cette réaction en chaîne de collisions en orbite que redoutent tous les experts du secteur dès qu’on évoque des constellations à un million de satellites.
Le cadre légal ne relève pas non plus d’un fantasme. Le traité de l’Espace de 1967 interdit aux États de revendiquer la souveraineté sur la Lune mais il ne dit presque rien de l’exploitation industrielle par des intérêts privés. Les accords Artémis, pensés par Washington, n’ont été signés ni par la Chine, ni par la Russie, qui développent leurs propres ambitions lunaires. Autrement dit, Musk s’apprête à industrialiser un astre sans qu’aucune instance internationale ne soit en capacité d’arbitrer un incident, une contamination, un accident industriel à 384 000 kilomètres de chez nous.
Et c’est peut-être là le vrai sujet. Ce grand ‘big bang’ géographique vers l’espace revêt d’abord une dimension politique. L’industrialisation d’un territoire commun à l’humanité est le fait non plus d’un État mais d’un homme. On laisse un pouvoir privé, sans contre-pouvoir, choisir seul où placer le curseur entre progrès et risque pour le ‘bien’ de tous.
Va-tout européen
Face à ce grand barnum spatial version Silicon Valley, le vieux continent ne joue clairement pas dans la même cour et c’est tant mieux.
L’Europe spatiale connaît, elle aussi, son réveil. En 2025, l’Agence spatiale européenne (ESA) a présenté sa Stratégie 2040, dessinant les contours d’une Europe plus autonome dans l’accès à l’espace. Les vingt-trois États membres ont voté à Brême un budget record de plus de 22 milliards d’euros pour la période 2026-2028, en forte hausse par rapport aux 17 milliards de la période précédente. Le commissaire européen Andrius Kubilius parle, avec raison, d’un ‘réveil stratégique’, porté par un futur ‘Space Act’ censé donner à l’Europe les moyens juridiques de peser dans la compétition mondiale.
Mais la vraie singularité de ce nouveau paradigme consiste à regarder vers le haut autant que vers le bas.
Près de 30 % du budget 2026 de l’ESA est consacré à l’observation de la Terre et le suivi du climat. Une priorité qui tranche, et le mot est faible, avec une administration Trump qui démantèle dans le même temps les programmes climatiques de la NASA.
L’Europe sécurise aussi son accès autonome à l’espace avec Ariane 6, dont la cadence retrouvée vient de lui faire décrocher un contrat commercial au travers de Maia, jeune fusée réutilisable française qui vise sa première mise en orbite cette année.
Il y a enfin ce projet qui dit, mieux qu’un long discours, ce que pourrait être une autre conquête de l’Espace.
Eross SC, pilotée par Thales Alenia Space pour le compte de la Commission européenne, entend démontrer, dès 2030, la capacité européenne à ravitailler un satellite en carburant, à capturer un débris, à désorbiter proprement un objet en fin de vie. Pendant que Musk rêve d’un million de satellites supplémentaires en orbite, l’Europe planche sur les dépanneuses qui viendront, demain, nettoyer ce que cette ruée vers l’or spatial aura laissé derrière elle.
Yeux ouverts
Nous sommes donc bien à un carrefour de notre histoire où deux philosophies, deux conceptions de la conquête l’espace s’affrontent. Quand l’une colonise sans garde-fou, l’autre met en cohérence de manière pragmatique et responsable.
Pascal se disait effrayé par la démesure silencieuse de l’infiniment grand. Peut-être devrait-on plutôt nous inquiéter du bruit que s’apprêtent à y faire quelques industriels pressés, sans personne pour leur dire d’attendre.
Alors, les amis, JUST LOOK UP. À la condition de garder les yeux grands ouverts, et avec un peu de mémoire cinématographique.
On se souvient tous de la scène finale de Don’t Look Up, ce pied de nez si réjouissant à l’aveuglement des puissants. Tandis que la comète achève la Terre, le grand chef d’orchestre de ce sombre désastre se retrouve à errer dans le vide intersidéral sans grand mystère sur le sort qui l’attend.
Espérons, sincèrement, n’avoir jamais à raconter comment Elon Musk et ses fidèles ont fini par œuvrer à la fin de l’humanité.



