Mon football à moi (partie 1)
Passer sa jeunesse dans l’intimité de deux figures du football azuréen n'a rien d'anodin. Récit de ce vécu en mémoire de mon père.
J’ai grandi dans l’ombre de ce drôle de monde un peu par hasard. À cette époque, nous suivions de l’intérieur la montée de l’AS Cannes en division 1 pendant que, non loin de là, l’OGC Nice luttait tant bien que mal pour son maintien dans le premier cercle.
En 1987, j’étais aux premières loges d’une histoire du ballon rond grâce ou plutôt à cause de mon père dont le cercle d’amis comptait les Présidents de ces Clubs qui faisaient les gros titres de la presse pour le meilleur… et pour le pire.
L’époque était assez dingue quand j’y repense. Ça vivait vite, ça vivait fort. À fond dans un optimisme sans faille. La performance était sur toutes les lèvres, galvanisée par ces patrons qui avaient toujours le ‘bon’ mot avant l’entrée des ‘boys’ sur le terrain. Le plus souvent, j’écoutais sagement depuis le couloir, avant de suivre leurs pas pressés dans ce labyrinthe qui les conduisait comme par magie à la loge présidentielle. J’avais toujours quelques appréhensions quand on franchissait le pas. Dans la foule de ces célèbres inconnus agglutinés autour du bar, arborant fièrement leur verre de champagne, je priais pouvoir rencontrer des jeunes de mon âge pour m’éviter la ‘totale’ aux côtés de ces adultes grisés par la ferveur populaire.
Du haut de mes treize ans, je voyais ce film qui se rejouait inlassablement, du ‘‘back-stage’’ au ‘‘balcon’’, ce carré VIP où l’on prenait place pour assister aux matchs. N’étant pas un ‘grand pratiquant’, j’arrivais difficilement à saisir la beauté de cette communion virile tout comme la subtilité de ses codes. À l’exception des sorties fleuries qui rythmaient les actions des équipes adverses comme du reste de l’équipe de cœur. Leurs attitudes me laissaient souvent sans voix tant je me demandais comment tous ces gens charmants, et probablement importants, pouvaient être ainsi les invités vulgaires et grossiers de ce ‘bal-con’.
Jouer le jeu
Mais loin de moi l’idée de jouer au trouble-fête. J’avais au contraire tenté de rentrer dans la danse. En bon sportif, la pratique du foot me paraissait encore le meilleur moyen pour mieux m’y familiariser. J’avais donc pris ma place, non pas en tant que joueur mais dans la peau de gardien de but. L’angle est différent. Le rôle pas évident. On est quand même le dernier rempart, l’ultime pilier, le chevalier aux grands gants prêt à tout pour préserver l’intégrité de ce lieu sacré appelé ‘ la cage’.
La mission savait me convenir dans les sorties du week-end en compagnie de Francis, le grand manitou de l’AS Cannes, dont le coup de pied était probablement aussi incisif que ses coups de gueule.
De taille très moyenne, je savais compenser par une assez bonne détente et une capacité à ‘lire’ l’attaque pour l’anticiper un minimum. Merci mes années ‘gym’ ! J’arrivais, à peu près, à donner le change dans ces moments de franche camaraderie. J’avais pris mes marques. Francis aussi sous le regard amusé de mon père. Nous étions parvenus à trouver une langue commune non pas autour de l’actualité brûlante couverte en technicolor par Téléfoot, mais au travers des petites anecdotes qui venaient pimenter nos rencontres dominicales.
En laissant leur costume au placard, Francis et mon père étaient devenus très proches au fil des saisons. Lui avait refait sa vie avec Monique une sublime franco-vietnamienne à la voix chaude et éraillée héritée de son passé de fumeuse. Bertrand, le fils de Monique, était de ma génération et comme tous les gosses, nous nous adonnions à ces jeux à la mode depuis sa chambre dont l’allure futuriste me plongeait immanquablement dans le monde d’Éric Rambal-Cochet le héros tendrement irritant du Jouet de Francis Verber.
Beverly Hills
Bertrand était par contre un vrai passionné de foot. Il ne se passait pas une journée sans que nous parlions de ceux qui avaient grâce à ses yeux et dont les noms m’inspiraient surtout un sourire gêné.
Il me parlait de la vision de jeu de (Johan) Micoud, de l’élégance d’un certain (Zinedine) Zidane sublimée quelque temps après par la puissance de (Patrick) Vieira. Bertrand n’était pas sectaire mais il croyait dur comme fer au futur de l’AS Cannes dont certains de ses joueurs ont fait rêver la France entière une décennie plus tard.
Ma mère avait endossé le rôle de marraine de Bertrand. À chaque anniversaire, elle avait pour habitude de donner dans la démesure pour ses cadeaux. Une table de ping-pong par-ci, un trampoline par-là, tout en ne transigeant pas sur le mot ‘culture’. Le plus souvent, elle optait pour un classique de la littérature française, dans la collection La Pléiade bien évidemment. C’était toujours étonnant de voir les étagères s’enrichir de ces ouvrages de collection qui détonaient avec la masse des BD, mangas et magazines sportifs qui ornaient le reste de la pièce. Ces marques d’attention disproportionnées n’en demeuraient pas moins le témoignage de l’extraordinaire ordinaire dans lequel on évoluait avec tout ce que cela pouvait signifier.
Inutile de forcer le trait.
Nous étions au beau milieu de ce Beverly Hills azuréen partagés entre la résidence d’été sur les rochers du Cap d’Antibes et la maison d’hiver située à quelques encablures dans un espace verdoyant un peu sur les hauteurs.
Les deux propriétés sentaient encore les odeurs des peintures fraîches, et ces produits que l’on utilise pour faire briller les cuivres et polir la boiserie. La modernité des grands espaces de vie, réfléchie dans l’esprit des villas Californiennes, n’empêchaient pas d’être fidèle à la tradition maritime de la ville d’Antibes. L’aile réservée aux enfants avait d’ailleurs été créée sous la forme d’un bateau à voile, avec son ponton, son mât, son gouvernail tenu comme un chef par Titi, le petit dernier de la famille.
Drôles de gens
Francis aimait recevoir. Les dimanches d’été, la ‘bande des copains’ emmenée par Mario, l’homme derrière l’OGCN Nice, avaient pour habitude de débarquer de leurs ‘bateaux de pêche’ garés en face des plages privées de la Garoupe. Elle rejoignait mon père et ma mère et bien d’autres invités dont on comprenait entre les lignes comment ces moments conciliaient l’utile à l’agréable.
L’ambiance y était bon enfant quoique le sérieux se lisait sur les visages quand il s’agissait de jouer ces parties endiablées de poker menteur connues sous le nom de belote.
Mieux valait y démontrer quelque talent de stratège pour réussir à exister dans ce qui était devenu LE sport officiel auquel on s’adonnait devant le spectacle du football mondial projeté sur écran géant.
Ça cartonnait sec sur chacune des tables. Les crispations contenues de mon père en disaient long sur l’importance de tenir son rang mais il se défendait plutôt pas mal à voir l’attitude de ses partenaires.
Dans cette atmosphère très particulière, on pouvait croiser quelques originaux. Leurs attitudes trahissaient une certaine gêne au beau milieu de ce cercle mondain. Mais moi j’étais content de discuter avec ces ‘grands’ qui nous prêtaient un peu d’attention.
J’aimais bien ce journaliste sportif, pilote à ses heures, qui ‘empruntait’ le bolide rouge de Francis pour, comment disait-il, vérifier que la monture était équilibrée. Elle ne l’était pas tant que ça à en croire la multiplication des ‘essais’ auxquels j’étais intimement associé. Nos escapades prenaient des airs de rallye vibrant et frémissant qui se concluait presque toujours par le même refrain : ‘‘t’inquiète, on fera mieux sur la prochaine.’’
Il y avait aussi ce type un peu bizarre, tout chauve, qui affectionnait les fleurs. Un jour, il nous avait fait sentir l’odeur d’une petite clochette cueillie dans les jardins alentours en nous expliquant que cette senteur se rapprochait le plus de… fesses propres. Ce n’était pas longtemps avant sa disparition. L’issue inéluctable d’une longue maladie comme on nous disait et dont on chuchotait le nom de code entre deux portes. En ce début des années 90, le S-I-D-A était simplement passé par là.
Je me rappelle également de cet homme qui accompagnait une vieille amie de Francis. Il avait pour habitude d’aller à la rambarde de la terrasse scruter les allers-venues incessants d’estivants peu regardants pour l’environnement. Il avait toujours la formule pour dénoncer les choses. Mais quand c’en était trop, il ne pouvait pas s’empêcher d’agir.
Nous devenions alors les moussaillons ‘écolo’ perchés sur un pédalo en forme de gros vélo orange fluo’. On partait ramasser les trainées d’immondices que d’aucuns laissaient sur leur passage, équipés de cette grande épuisette de fortune. La collecte n’était pas fameuse mais on en faisait suffisamment pour apaiser nos consciences, enfin surtout celle de ce bon monsieur.
Notre retour en terrain ami se faisait en général sous les applaudissements de nos voisins de rochers qui communiaient avec la nature dans le plus simple appareil au grand dam du maître des lieux.
Fiesta
Assurément, venir chez Francis était un événement, sans compter que l’on jouait souvent les prolongations le soir venu du côté de la pinède de Juan-Les-Pins, du port de Saint-Laurent du Var, quand ce n’était pas chez lui lorsque l’humeur était rieuse.
Le champagne rosé coulait littéralement à flot, agrémenté de ces mets délicats commandés en quatrième vitesse à l’hôtel qui faisait face à ‘Mon Roc’, sa cabane de bord de mer. Nous, on avait pour habitude de dîner à la cuisine avec ‘la grand-mère’, la maman de Monique, dont je n’ai jamais su comment elle s’appelait. Cette petite dame très discrète avait pour habitude de nous préparer des spécialités vietnamiennes agrémentées de riz gluant.
Avec elle, c’est sûr, nous étions à l’école du bon goût et des bonnes manières loin de la frénésie enivrante qui s’emparait des âmes à quelques portes de là.
Cela ne nous empêchait pas de prendre part à ces sauteries improvisées qui donnaient un avant-goût des grandes soirées en l’honneur du ‘grand’ homme. De son somptueux mariage au Negresco à la célébration de ses 50 ans au Golf de Mougins, des célébrations à la Barclay tout de blanc vêtu, aux happening délirants aux couleurs de l’AS Cannes, le tapis rouge des orgies festives se déroulait sous mes yeux écarquillés un tantinet émerveillés.
Mais ces moments, qu’est-ce qu’on a pu en rigoler tellement il pouvait s’en passer ! Des petites choses aussi surréalistes que la fois où l’on est venu me demander de refaire un pas de danse pour cette drôle de dame regardant la scène du balcon. Ou encore la fois où ce magicien avait décidé de me prendre pour témoin de son nouveau tour de passe-passe et qui a reçu les applaudissements de son fiasco. Et je ne parle pas des discussions avec ces ‘femmes de’ qui frisaient la ‘’cougar-dise’’.
Le smoking tombé, mon père prenait le temps de venir dans ma chambre comme si lui aussi en avait à me raconter. Il avait évidemment tout vu, tout entendu. Mais il restait discret.
Il voulait juste être présent au cas où cette ‘Commedia dell’arte’ me mettrait mal à l’aise. Le plus souvent, on se disait bonne nuit dans un regard complice.
Choc rédempteur
Évoluer ainsi à la croisée du cocon asiatique et de l’univers clinquant du football était un drôle de grand écart. Quand la sagesse tutoie la douce folie, quand la zénitude fait face à la soif de victoire, quand la clairvoyance silencieuse parle à la fougue nombriliste, on se retrouve forcément aux prises avec des vents contraires. On ne choisit pas vraiment le sens qu’il faut prendre.
Je crois juste avoir navigué tant bien que mal tout au long de mon adolescence, bercé dans l’illusion d’appartenir à un milieu qui n’était pas le mien.
Nous vivions dans une bulle. Et comme toutes les bulles, il a bien fallu qu’elle éclate en plein vol. J’avais 19 ans. Les affaires niçoises ont fait craqueler le vernis et ce n’était pas du joli-joli de l’aveu de ses principaux protagonistes.
Dans les premiers temps, les apparences étaient préservées. Nous poursuivions notre train-train avec la joyeuse petite bande. Tout le monde tapait le carton en évitant soigneusement de mettre cartes sur table. Que de ‘gentils’ sujets et une fausse légèreté pour passer tranquillement la fin de la journée.
Mais lorsque l’heure était venue de s’en aller, on apercevait quatre silhouettes dans la pénombre du salon. Mes parents écoutaient silencieusement les propos de Francis sous le regard de Monique passablement tendue à la voir tirer sur sa cigarette. Rien ne filtrait sinon par bribes. Un jour, j’ai surpris un récit assez lunaire où Francis avait réussi à transformer une accusation de séquestration en ridicule devant un Juge. Des sortes de petites victoires contées avec force de détails comme pour mieux cacher l’inéluctable.
Le navire amiral conduit par son grand Capitaine a tangué avant de finir par sombrer, emportant dans son giron tant de belles relations. Mario y a laissé des plumes. Et je ne vous parle pas de mon père qui a été pris dans un tourbillon judiciaire dont il ne s’est jamais vraiment relevé.
Nous étions tous secoués. Mais il fallait continuer à marcher droit, ne serait-ce que pour honorer l’attitude exemplaire de ce père aimant et tellement résilient. L’ingénieur du Conservatoire National des Arts et Métiers, pur produit de la méritocratie à la française, n’a eu de cesse de donner le tempo de la normalité en dépit de la violence inouïe dont il a dû faire face ‘derrière les murs’. Ce tremblement de terre émotionnel a quand même eu le don d’opérer des rapprochements salvateurs. Mario qui appréciait déjà beaucoup mon père, lui a ouvert grand la porte de sa demeure perchée sur les hauteurs de Nice.
Commençait alors une autre histoire.



