Mon football à moi (partie 2)
La vie haut en couleur autour du Président de l’OGC Nice a su remettre la balle au centre. Chronique d’un déclic.
Passé l’ère de Francis, le magnat mégalo de l’AS Cannes qui avait tenté d’entraîner tout son monde dans sa chute, la vie reprit de plus belle dans le giron de l’OGC Nice.
T’es en retard !’’ me lançait-il de sa voix grave aux intonations faussement agacées. Mario avait décidé de m’attendre en personne devant l’entrée du Stade du Ray. Ce samedi soir d’automne, mon père s’était improvisé chauffeur de taxi, peu disposé à brandir l’écharpe rouge et noire par cette pluie battante.
Rien n’avait vraiment changé. Mario revêtait toujours le costume de Président de l’OGC Nice composé invariablement d’une chemise Oxford et son pull à col en V assorti, d’un pantalon Chino et des mocassins Sebago, signature mode des années 90. Le grand bonhomme plutôt bien enrobé n’avait pas grand-chose de commun avec Francis. Il n’était pas très bavard mais il n’était pas non plus du genre timide. Mario maniait l’humour et l’ironie comme personne. Une vraie qualité quand on est homme d’affaires, un peu moins devant un ado manquant singulièrement de confiance en lui.
Grand seigneur
J’avais en effet toujours ce drôle de ressenti en le voyant. Une sorte d’appréhension fébrile sur son interprétation de mes dires. Mais sa gaucherie relationnelle ne me dispensait pas d’apprécier son épaisseur humaine à sa juste valeur. Mario était celui qui apportait spontanément le réconfort aux personnes touchées par la maladie, qui n’attendait pas la permission pour agir dans l’urgence. Qui offrait le gîte et le couvert quand ce n’est pas un boulot à celles et ceux qui croisèrent son chemin, y compris parmi ses joueurs en fin de course.
Mario, c’était en somme le taiseux bourru au grand cœur qui portait un regard amusé sur son monde sans jamais lui tourner le dos.
La rupture avec Francis, enfin l’Antibois comme mon père le surnommait dorénavant, avait sacrément recomposé le paysage des amitiés. Mario ne s’est jamais épanché sur le sujet. Mais l’on peut faire confiance à l’enfant du quartier populaire de Riquier, fils d’épiciers italiens qui partait vendre des poules sur les marchés au sortir de l’armée. Peu filtrait non plus depuis le cadre feutré du bureau de mon père, sinon quelques conversations musclées ‘d’homme-à-homme’.
Sans se perdre en conjectures, le camp des ‘honnêtes gens’ s’employa à faire tomber les masques avec patience, méthode et détermination. Le temps de la Justice est un temps long par définition et je crois, avec le recul, qu’il a su faire son œuvre même si chacun en a payé le prix fort. Il y a ceux qui décident de ne pas mettre un genou à terre et puis il y a les autres. En cela, Mario et mon père se ressemblaient beaucoup.
Copains d’abord
La sale période qu’ils ont dû traverser a assez naturellement scellé une relation sincère, profonde et durable. Ces deux-là nourrissaient une sacrée complicité au stade comme à la ville, surtout à l’abri des projecteurs.
Depuis sa somptueuse baraque à flanc de colline, les apéros improvisés se transformèrent en déjeuners avant qu’ils instaurent un nouveau rendez-vous dominical dans l’informalité de la cuisine ou de la terrasse au bord de la piscine. Chez Mario, on était à la table des bons copains et de la franche rigolade. Il y avait un côté ‘‘Auberge Espagnole’’ quoiqu’il fallût parfois faire exception comme le jour où Denise Fabre, l’ex-speakerine vedette de TF1, débarqua sans prévenir avec son mari et ses filles jumelles.
À mesure des années, les rencontres du dimanche étaient devenues un pétillant théâtre de vaudeville. Pas une journée ne se passa sans qu’un ‘‘drame’’ ne se jouât, malicieusement orchestré par Mario-Premier.
Tous les ‘‘bons’’ coups étaient permis.
À l’heure où l’on trinquait à l’amitié, les gorgées de Bourgogne provoquaient un grand ‘beurk’ parmi certains convives. L’expression vache d’une bienvenue avec de la piquette vinaigrée. S’ensuivait l’assiette de salade niçoise concoctée amoureusement qui avait tendance à disparaître. Sans compter le festin de fromages qui faisait honneur aux mœurs corses en y cachant cette petite ignominie olfactive tout droit sortie de derrière les fagots. Et quand venait le temps des cafés – de succulents espressos de chez Illy – la tradition voulait que l’on versât une dose généreuse de Fernet-Branca, cette liqueur amère italienne qui était loin de faire l’unanimité.
Nous n’étions encore qu’aux antipasti.
Mario gardait le ‘plat de résistance’ pour les parties endiablées de belote de l’après-midi. Parce que c’était son moment.
Quelle que soit la taille du ‘‘pigeon’’, gagner était le seul scénario possible.
‘‘Jojo-la malice’’ se montrait tantôt menteur, tantôt prestidigitateur, quand il ne jouait pas la tirade du pleureur incompris en prenant soin bien évidemment de recomposer la distribution des points en sa faveur. Un bien piètre acteur notre cher Mario. Un bien piètre musicien aussi.
Face au grand piano à queue qui trônait au beau milieu du salon, se tenait un meuble relativement imposant que Mario affectionnait particulièrement. C’était son orgue. Un jouet musical dernier cri, bourré de fonctionnalités, qui lui donnait l’illusion d’être un pianiste. À l’heure où les braves terminaient laborieusement leur partie, lui s’installait sur son ‘trône’, la mine inspirée. Tout en se mettant à pianoter, il trifouillait sur les écrans digitaux pour que soit lancé ce fond rythmique lent et entêtant venant ‘sublimer’ son art.
Le ‘la’ était donné. On se regroupait alors autour du maître prêt à entonner les airs de son inspiration, pour les plus reconnaissables tout du moins. Le strident du son n’était certainement pas la meilleure option pour de la ritournelle à la Dalida, de la sérénade à la Barzotti ou de la paillette disco à la Cloclo. Mais peu importe. À la fin, nous étions à l’unisson pour vibrer sur Nissa La Bella, devenu l’hymne du stade niçois.
L’eau à la bouche
L’été venu, changement de décor.
Sur son ‘rafiot’ amarré dans le port de Beaulieu, Mario nous attendait de pied ferme les yeux rivés sur sa montre.
Pas de temps à perdre quand il s’agit de mettre les voiles direction la Grande Bleue… gustative.
À midi tapant, chacun prenait place autour de la table carrée où l’on venait déposer les fruits de la ‘pêche’ du jour. Les grands plateaux faisaient honneur au maître des lieux. S’y dévoilait un festin de charcuterie italienne tout droit sortie de l’Émilie-Romagne. Le panier garni de légumes n’était jamais loin agrémenté d’une anchoïade maison sans oublier la pissaladière, les poivrons à l’huile, les fleurs de courgettes, les petits farcis… qui venaient rejouer la madeleine de Proust à la mode niçoise.
On aurait quand même pu s’attendre à manger du poisson. Mais le poisson, ça se méritait, ou plutôt ça se dévoilait fièrement en soulevant le couvercle de la caisse à marée. Nos chevaliers de la pêche ‘au gros’ conservaient jalousement leur trésor, comme leur secret. Tout juste pouvait-on entendre quelques anecdotes fuiter çà et là, en référence à leurs exploits gravés dans les marbres des trophées de la bibliothèque familiale.
L’homme à la manœuvre s’appelait Jeannot. Le mécano, barreur, pêcheur, organisateur, tenait dans ce petit gaillard tout en muscle à la jovialité communicative. Cet ancien joueur devenu plombier, très investi auprès des jeunes pousses de l’OGC Nice, avait sacrément le pied marin étant lui-même navigateur de son propre voilier. Jeannot jouait le Passepartout des mers avec classe et même si personne n’osait se l’avouer, c’était lui le grand capitaine de ces drôles d’aventures épaulé, il est vrai, par Éric, le fils cadet de Mario.
Aux côtés de cet équipage hétéroclite, nous voguions sur une mer d’huile, illuminée par le soleil de Méditerranée. Les gens étaient sympas et sincèrement heureux de partager ces moments ensemble. Mes parents avaient retrouvé une sérénité réconfortante. La vie s’écoulait simplement, doucement. Paisiblement.
Dans le même temps, m’apparaissait une intime évidence. À bord, ma place légitime n’était autre que celle d’un simple passager.



