Mon football à moi (partie 3)
De simple spectateur à joueur de ligue académique, coup de sifflet d’un vrai départ.
Je ne le formulais certainement pas ainsi, mais embrasser une vie sans histoire – aussi dorée soit-elle – était loin de combler mes espoirs. Le passage d’une bulle à une autre avait fait son temps. Il fallait descendre à quai. Quitter la Croisière s’amuse et son Capitaine Stubing pour enfin avancer vers un horizon qui se profilait sous la forme d’un immense point d’interrogation.
Impréparation
La transition fut assez naturelle. Au volant de la petite Renault 5 bleu nuit de ma mère, je prenais davantage mes distances avec le Gym. La venue aux matchs se faisait plus rare, et les happenings en présence de Bravo ou de Curbelo n’avaient pas lieu de me mobiliser non plus. Il n’y avait guère que les dîners avec Daniel Sanchez et sa famille auxquels j’assistais volontiers. Je l’aimais bien Daniel, même si nous n’avions pas vraiment les mêmes centres d’intérêt.
A contrario, je ne ratais jamais une occasion de dire bonjour à Mario et aux copains du dimanche occupés, comme toujours, à jouer leur tartufferie. Les scènes colorées, joviales et quelque peu grand-guignolesques étaient toujours une vraie source de jouvence. J’aimais m’y confondre en rires et en fous-rires histoire de souffler un peu.
Le soir venu, je renouais avec l’intimité de mon bureau de style anglais que mon père avait décidé d’installer à mon étage, un peu comme si la classe du bureau faisait le brio de l’élève.
Dans la candeur d’un doux rêveur, j’avais décidé de
frapper à la porte d’une Prépa.
La motivation tirée par des considérations peu glorieuses avait fini par payer en dépit de piètres résultats. Ce fut pour ainsi dire un drôle de concours de circonstances.
Mon père avait rendu de fiers services au patron de Masséna, ce grand lycée napoléonien de Nice réputé alors pour ses Prépas scientifiques. Je bénéficiais, disons, d’une bienveillance exigeante qui me faisait faire un certain nombre de ‘‘stages’’ dans le bureau de ce chef d’établissement renommé pour sa poigne. Il prenait le temps de m’expliquer les voies qui seraient susceptibles de s’ouvrir après le baccalauréat. Celle offerte par l’université imposait à ses yeux une discipline de fer pour tirer son épingle du jeu. Et puis, il y avait celle des CPGE, entendre, des Classes Préparatoires aux Grandes Écoles. Une antichambre de l’excellence à la française dont il se demandait toujours si je pouvais m’en montrer digne.
Comment lui donner tort quand on en est encore à bafouiller sur le nom de plume de François-Marie Arouet ?
Les refus en cascade des commissions d’admission ne laissaient que peu de doute sur l’issue de mon entrée dans le supérieur. Mais ce n’était pas tout à fait le même son de cloche pour Jean-François, ce professeur-star de Prépa HEC de Masséna que connaissait bien mon père.
Grain de café
L’agrégé de philo brillantissime, auteur de plusieurs ouvrages à succès dans le microcosme estudiantin, prenait les traits d’un beau gosse ténébreux, mal rasé, fumeur de Gitanes, à la personnalité très clivante. Il avait pour habitude de garer sa Porsche d’un autre âge devant le Grain de Café, une brasserie de l’avenue Félix Faure non loin du lycée.
Point de rendez-vous ordinaire de la communauté corse de Nice, le Grain tirait sa réputation de la personnalité hors du commun de Dédé.
Ce petit gaillard tout trapu, à la force herculéenne, était un patron à l’ancienne ne jurant que par le travail. Restaurateur respecté de la place, Dédé proposait une cuisine simple agrémentée de spécialités corses préparées dans la règle de l’art. On adorait venir y déguster une omelette bien baveuse comme un bon ‘figatelli’ grillé tout droit sorti de son village de Bustanico en Haute-Corse à quelques encablures de Corte.
Jean-François et Dédé n’étaient pas juste amis. Dédé incarnait le visage du grand frère, celui qui venait le contraindre à quelque rectitude quand ses inspirations tirées de sombres auteurs semblaient l’autoriser au grand n’importe quoi.
Notre Gimli des montagnes savait y faire avec l’enfant terrible de Masséna et j’allais dire, fort heureusement.
Je me souviens très bien du jour où nous sommes venus y déjeuner pour la première fois avec mon père. C’était en septembre. Il pleuvait. L’intérieur était bondé. Rémy, le serveur, se faufilait au beau milieu des habitués échangeant bruyamment autour du bar. Dédé était affairé à prendre la commande.
‘‘Qu’est-ce qu’ils veulent ces messieurs dames ?’’ lançait-il avec cette bonhomie bien à lui. ‘‘Un plat du jour, et une Pietra en express pour la 4’’. Sitôt dit, sitôt servi dans une atmosphère de chamaillerie bon enfant qui avait son charme.
En ce jour un peu spécial donc, mon père était venu me présenter à Dédé. Nouvellement arrivé à Masséna, il voulait s’assurer que je vienne y manger les midis et que je ‘‘bosse’’ sous ses yeux vigilants.
Pas simple, car les bureaux qui avaient été spécialement aménagés pour son fils Sébastien et moi dans une petite dépendance, n’étaient accessibles que par une porte située exactement dans la salle des baby-foot.
Or, à Masséna, on cultivait une culture du baby-foot et bien y jouer revenait ni plus ni moins à savoir tenir son rang.
Nous jouions souvent un rôle de composition. Séba avait une sacrée maîtrise du jeu et ses buts savaient faire mouche. Le plus impressionnant probablement était ce petit coup sec sur le rebord arrière qui faisait sauter la balle jusque dans la cage adverse. Redoutable !
Évidemment le triomphe n’était que de courte durée quand Dédé passait une tête. Séba n’était pas très impressionné. Il se donnait le temps de terminer sa partie, avant de reprendre le chemin de ses cahiers. Je suivais le mouvement un peu penaud, conscient que ça allait barder à la maison.
Du Grain à Masséna, il n’y avait bien qu’un pas. Jean-François comme mon père faisaient partie de la bande à Dédé et l’on ne manquait jamais de partager des moments ensemble jusqu’aux plages de sable fin de la Marana près de Bastia en Corse.
Par la force des choses, je tutoyais Jean-François sans jamais, ô grand jamais, exposer ma laborieuse scolarité à sa vue.
Praxis
Derrière ses fulgurances fascinantes et tétanisantes à la fois, se cachait un personnage à la ‘Dr. House’ dont l’approche forcément complexe des mystères du ‘corps’ humain arrivait aussi à faire parler le bon sens. Un midi, Jean-François est venu murmurer à l’oreille de mon père. Le lendemain, je faisais la connaissance d’un copain à lui, philosophe lui aussi, et accessoirement Directeur de Praxis, l’une des meilleures Prépas de la Côte d’Azur.
Praxis. Ce mot tiré du grec ancien qui renvoie à l’action de l’homme au sens noble du terme. Le projet éducatif de ce petit bonhomme rondouillard aux yeux perçants avait pris corps dans ce centre de préparation inspiré de la grande tradition intellectuelle de l’Antiquité. Nous venions certes apprendre à passer des concours difficiles. Nous venions surtout faire nos humanités.
Sans en avoir conscience, j’avais pris pied dans un paradis ‘latin’ qui allait me faire vivre l’enfer.
Le niveau était outrancier depuis ma simple condition de lycéen tout juste passable dans le supérieur. Les appréciations sur mes copies ne manquaient jamais de me le rappeler. C’était le jeu, tantôt juste tantôt cruel, auquel il fallait se livrer en suivant la cadence infernale imposée par l’école.
Pour tout dire, je ne sais pas ce qu’il y avait de pire. Le cours d’histoire du XIXe siècle de 7h45. Le point de conclusion de ma dissertation sur la liberté dans la poésie de Baudelaire tard dans la nuit. Ou les ‘galops’ d’essai, ces matchs en condition enchaînés trois jours durant que je ne perdais pas franchement avec les honneurs.
Dans ce centre d’entraînement de la rue d’Italie, nous pouvions compter sur nos professeurs. Avec eux, nous avions une vraie proximité et pas seulement dans le cadre formel de la salle de cours.
D’ailleurs, les choses sérieuses commençaient en général au café du coin, dans les effluves des premières cigarettes. Elles se terminaient de la même manière à griffonner sur des feuilles autour de choses aussi accessibles que la critique kantienne de Brucker sous la dictée inspirée d’un Jean-François ou d’un Marc, son grand pote, entre deux gorgées de bière portées par leurs mains fumantes.
Étonnant n’est-ce pas ? Pourtant, c’était ça l’esprit Praxis.
Qui mieux que ces drôles d’oiseaux pour nous parler du mythe de Gilgamesh ? De la Mésopotamie ? De Gaïa ?
Qui mieux qu’un spécialiste de Kant, qu’une écrivaine versée dans la littérature américaine de Faulkner à Toni Morrison, qu’un historien ‘‘rouge’’ ayant fait sa thèse sur Virgile Barel ou qu’un diplômé de l’École du Louvre pour bousculer nos évidences ?
Oui, ce fut un privilège de pouvoir ainsi éveiller nos esprits et ce, bien au-delà de ce qu’un examen d’entrée d’une Grande École peut requérir.
Après pareil chemin initiatique qui a duré deux longues années, le plus dur semblait être derrière moi. Je célébrais très justement la fin d’un commencement.
Désormais en pleine possession de mon devenir, le match allait pouvoir enfin démarrer derrière les murs granuleux de l’ancienne Faculté de Droit d’Aix-en-Provence.



