Mon football à moi (partie 4 – suite et fin)
À la croisée de la France et du Japon, le coup de sifflet final.
Comment parler de Sciences Politiques sans vous dire que maman est une p*** ?’’ Il avait le sens de la formule Bruno. On l’aimait d’ailleurs pour ça. Quand l’imposant bonhomme prenait place au beau milieu de l’amphi, on savait comment nous allions débuter. Le professeur de sciences politiques, spécialiste de l’Islam, directeur de l’Observatoire du Religieux, auteur de moult bouquins à succès dont Ils ont rasé la Mésopotamie, son brûlot sur l’attaque américaine en Irak sous Bush père, le membre éminent de l’Institut Universitaire de France avait l’art et la manière d’aiguillonner notre réflexion en prélude à chacun de ses cours. Enfin, si l’on peut dire car Bruno préférait le puzzle à construire plutôt que le plan bien construit.
En cette rentrée de 1995, nous avions franchi la porte en bois massif de l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence.
Sciences PO par abus de langage, les puristes rappelant jalousement que seule l’école de la rue Saint Guillaume pouvait s’en prévaloir.
Nous étions dans l’euphorie de tant de nouveautés. Notre nouvelle vie s’inventait à chacun de nos pas. Sur les bancs de l’amphi Cassin. Sur les fauteuils (rouges !) de la salle de presse. Depuis le grand escalier du hall principal. Jusque devant le parvis sous le regard impassible du ‘‘prince de la République des Lettres’’, figure humaniste incontournable du Pays de Provence dont le nom était intimement associé à la question piège du Grand Oral : Nicolas-Claude Fabri de Peiresc.
OM première langue
Question langues, je pouvais poursuivre l’allemand. Mais le souvenir encore frais de mes ‘moins 4’ aux QCM d’entraînement de Prépa commentés non sans affection par cette dame au fort accent germanique a eu tôt fait de m’en dissuader. Entre le russe et l’arabe, ce serait le… japonais !
Si j’avais débuté un peu de mandarin en suivant amoureusement ma copine de l’époque, le japonais n’avait rien d’une inclination sentimentale. Rien qui ne ressemblât à une passion d’Otaku du manga au jeu vidéo, à une pratique d’un sport de combat du Sumo au Kendô, ou à une sensibilité particulière pour le karaoké ou les délires sexualisés qui font le folklore de Tokyo. Non. Il y avait juste la perspective de pouvoir engranger quelques points avec l’indulgence que l’on accordait aux grands débutants.
C’est ainsi que nous faisions la connaissance de ‘Suzuki Sensei’, ou si vous préférez du Professeur Suzuki. Bruno n’était pas pour rien dans sa collaboration avec l’honorable institution. Le ceinture noire de judo était en effet son directeur de thèse. Le sujet, axé sur la didactique de l’apprentissage du japonais, trouvait un écho pas très commun dans la pratique de son enseignement.
L’apprentissage des ‘hiragana-katakana’, autrement dit, du b.a-ba alphabétique, avait, disons, un goût d’exotisme couleur locale. Car notre Maître Miyagi aixois s’avérait être un inconditionnel de l’Olympique de Marseille.
Et d’ailleurs, il n’avait pas honte de s’afficher dans les colonnes de La Provence, comme le supporter japonais numéro 1 de l’équipe phocéenne qui tentait alors de survivre au départ de son Président Bernard Tapie.
À l’école de Suzuki, le japonais se conjuguait avec le foot. Nous étions probablement les seuls étudiants de la place à pouvoir dire ‘remise en jeu’, ‘hors jeu’, ‘carton rouge’, ‘but’ ‘stade’, ‘bonne mère’, ‘encu**’ sans la moindre hésitation. C’était ça sa signature et quelque part sa fierté. On avait tant à vivre et à frissonner au travers de cette incise si particulière au sein de l’OM que l’on pouvait lui pardonner de ne pas chercher à nous sensibiliser davantage au Japon. En réalité, on en apprenait beaucoup car Suzuki n’était jamais avare d’anecdotes sur sa jeunesse. On vivait sa vie par procuration, au cœur de son quotidien niché quelque part dans la région montagneuse de Kumano, au Sud de la grande île du Honshû.
Forrest
Cette nouvelle aventure footballistique aurait très bien pu me faire rejoindre le Club de foot de l’AS, l’association sportive de Sciences PO. Il n’en a rien été. Du haut de mon mètre soixante-dix, je préférais encore décoller un smash devant le filet de volley-ball aux côtés d’une bande de joyeux lurons dont les vapeurs d’éthanol qui s’échappaient de leur corps en sueur ne laissaient planer aucun doute sur leur sens du collectif.
Mais ça marchait. Ça marchait plutôt pas mal pour notre équipe qui défendait les couleurs de l’école notamment lors des Critériums, ces grand-messes sportives réunissant tous les Sciences PO de France. Nous parvenions, il est vrai, à trouver ‘quelque’ renfort parmi nos internationaux venus en échange. De solides gaillards dont la taille imposante et le niveau de jeu faisaient la différence. Lors du Crit’1997 qui se déroulait à domicile, le hasard a voulu que je fasse le service gagnant face aux ‘monstres’ bordelais manifestement trop fatigués de leur festivité de la veille.
La célébration de cette victoire si peu glorieuse avait définitivement scellé ce surnom floqué à l’encre rouge à l’arrière de mon maillot : G O F O R R E S T !
L’auteur des actions étonnamment décisives, le joueur imprévisible rattrapant les balles ‘perdues’, le simplet faisant rebondir un boulet en pleine tête, le sportif fairplay applaudissant candidement l’équipe perdante, c’était moi. Forrest ‘GUUUMMP, le nom emprunté au héros du film multi-Oscarisé incarné par Tom Hanks m’allait comme un gant, et pas simplement que dans le giron sportif.
Ma petite histoire ne rejoignait certes pas la grande. Pour autant, j’avais le chic de me retrouver dans d’improbables concours de circonstances jusqu’à devoir camper mon propre rôle lors du quarantième anniversaire de l’école. ‘‘Maman disait toujours, la vie c’est comme une boîte de chocolat, on ne sait jamais ce que l’on y trouve’’. Reprenant la fameuse tirade de l’arrêt de bus, les anecdotes fantasmées sur les personnalités passées sur les bancs de Gaston de Saporta défilaient. L’humeur coquine d’une Fanny Ardant, la gravité à contre-courant d’un Philippe Séguin, l’affabilité d’un Roger Karouchi, prenaient un tour tendrement hilarant dans un récit à la simplicité radicale.
98
Un one-man-show façon Forrest comme pour mieux m’éloigner de mon football de cœur. Mario avait remis son écharpe du Gym. Les amitiés en noire et rouge s’estompaient. Et celles en bleu et blanc n’étaient pas près d’exister.
Les années s’enchaînèrent dans un tourbillon de fêtes et… de gros travail avec Lolo et Frédo, ces amis de Prépa, devenus au fil du temps les frères que je n’ai jamais eus.
À l’été de 1998, alors que nous nous préparions d’arrache-pied à l’épreuve ultime du Grand Oral, quelqu’un a eu cette idée saugrenue d’allumer la télévision en annonçant triomphal l’entrée en lice de la France dans la Coupe du Monde. Cette ‘action’ m’était apparue totalement déplacée. Rien à péter. Concentration totale sur l’analyse des textes, la structuration des présentations 10’ chrono, la réponse aux questions vicieuses, les retours improvisés dans les cours… ce qui n’avait pas empêché mon jury de me poser une question d’actualité autour de l’événement. Pour autant que je m’en souvienne, je ne fus pas très loquace sur l’équipe de France, à l’aventure cannoise de Zinédine Zidane près.
Le ‘Un, Deux, Trois – Zéro’ contre le Brésil projetant les Bleus sur le toit du football mondial n’avait pas lieu de m’enthousiasmer outre mesure. La victoire était en demi-teinte, devant pour ma part jouer les prolongations en septembre pour rectifier mon score. Ce n’était pas ma ‘meilleure’ année même si, en vérité, elle préparait mon transfert dans un ailleurs on ne peut plus surprenant.
Horizon Japon
En décidant d’intégrer une école de commerce pour un cycle spécialisé passant par Tokyo, je m’étais préparé à vivre en terre très inconnue le temps de l’obtention de mon diplôme. Et je n’allais pas être déçu.
À Unoki, dans la famille à Youri, une copine de promo, franco-japonaise dont le père un peu fantasque avait travaillé sur les Emmanuelle, la franchise érotique à succès des années 70-80, nous vivions au rythme de la famille Naruse dirigée d’une poigne de fer par la matriarche. Depuis qu’elle avait perdu son mari, c’était elle qui s’occupait de l’entreprise familiale jouxtant le domicile. Femme de tête pressée, elle ne faisait pas dans la dentelle. À peine avait-on franchi le pas de son domicile, qu’elle s’était mise à nous expliquer le fonctionnement de la maison de fond en comble dans un japonais haché et peu audible.
Mais entendre parler la langue de Mishima avec la mâchoire cassée, franchement, ça valait le détour !
Les cours intensifs de japonais des premiers mois n’avaient que peu d’effet dans la compréhension de ce vaste monde. Au cœur de cette mégalopole de 30 millions d’habitants, où nous passions de la tradition à la modernité d’une rue à une autre, nous avancions dans un épais brouillard. C’était un peu notre Lost in translation quoique beaucoup plus sympathique car nous le vivions tous ensemble, dans l’atmosphère insouciante d’une colonie de vacances.
Seiko
Progressivement, chacun commença à trouver ses marques avec la recherche d’un stage en ligne de mire. En dehors des ingé Supélec qui se voyaient offrir une place avant même la fin du semestre linguistique, nous étions tous dans la même galère. Mon père voulait me faire prendre un peu d’avance.
Il avait joué de ses relations pour que je rencontre le petit fils des montres Seiko qui s’avérait être un inconditionnel du village de Saint Paul de Vence.
Un midi, mon keitai sonna. Depuis mon téléphone à clapet, je tendais sacrément l’oreille pour réaliser que le ‘‘shachō’’, littéralement, le chef de la société m’invitait à déjeuner. Son explication de la station de métro où nous étions censés nous retrouver m’a valu la honte d’arriver une heure en retard. Mais il a pris cette erreur de débutant avec le sourire et comme il se faisait tard, nous avions pris place dans un bar à sushis traditionnel où chaque assiette avait la délicatesse d’une présentation soignée, où chaque mets s’offrait au cœur d’une feuille au vert pétillant.
Peu de temps après, je franchissais la porte de son luxueux appartement du centre de Tokyo. Sa femme était absolument adorable, en plus d’être redoutablement intelligente. Elle comprenait bien la situation, mieux probablement que son doux mari. Alors, suivant les us et coutumes du pays, ce fut dans les vapeurs alcoolisées qu’elle s’était mise à aborder le sujet épineux de mes perspectives professionnelles. Elle essayait sincèrement de me comprendre devant le visage impassible de ‘‘l’héritier’’ qui avait son idée sur la question.
La multiplication de nos chaleureux rendez-vous prenait souvent la forme d’une odyssée gastronomique sous l’inspiration des chefs tendance du moment. Mais elle n’avait pas eu raison d’une proposition au sein du groupe. Tout juste prenait-on la peine de me poser quelques questions intriguées sur mes démarches. Dans un pays cultivant la tradition de l’emploi à vie, le ‘stage’ est de l’ordre du concept.
Reste qu’au printemps 2001, nous levions nos verres à mon entrée chez… Publicis.
Louis-Sébastien
Le CV bâclé envoyé au siège Asie de l’agence de pub’ à Singapour avait eu don de me faire obtenir un entretien avec le patron du nouveau bureau du Groupe installé alors dans le chic quartier de Ginza.
La première rencontre dans le petit salon de son vaste bureau n’avait pas été du plus bel effet.
Louis-Sébastien, prononcé dans son intégralité il y tenait, voulait savoir dans quelle ‘‘team’’ je me situais entre les intuitifs et les rationnels. Un peu des deux, mais à choisir, j’avais opté pour les intuitifs. Mauvaise pioche selon ses dires.
La traduction approximative de la pub de Perrier en guise de conclusion de nos échanges avait fini par me suggérer que je n’étais peut-être pas le meilleur des candidats. Mais mon message de remerciement et les échanges lunaires qui ont suivi avaient su le persuader du contraire.
Les ‘‘oripeaux plumitifs’’ qui parsemaient mes écrits l’agaçaient au plus haut point. On sentait que c’était aussi ça qui titillait son esprit légèrement torturé.
Au sein de la division du planning stratégique, je faisais équipe avec une sublime japonaise, la vingtaine dépassée, brillante, qui s’avérait être la fille du numéro 2 de l’ambassade du Japon à Paris. Elle avait tout de l’excellente professionnelle à la sauce américaine. Sachant mettre à l’aise, tout en conservant cette exécution froide et cette exigence militaire qui faisaient son efficacité. Elle était forte pour canaliser mon côté ‘‘fou-fou’’. Elle parvenait je ne sais comment à traduire en chiffres ce qui relevait purement de mon ressenti. Clairement, je n’étais pas fait de ce bois analytique sachant offrir des études marketing léchées pour nos célèbres clients. Louis-Sébastien l’avait bien compris, sans désespérer sur mon cas pour autant.
L’approche du CEO d’Adidas et le sponsoring autour de la première Nuit des Publivores à Tokyo avaient rendu les choses plus fluides. L’homme pressé n’hésitait pas à partager ses considérations très tranchées sur les annonceurs du moment. Un midi, au moment de prendre l’ascenseur, Louis-Sébastien me lança
‘‘Comment, ose-t-elle celle-là ? Mais Renaud, RéééÊÊnauuudd, le concept créatif, c’est moi’’.
C’était lui. Rien d’autre que lui, en omettant au passage la mobilisation générale de la veille pour faire la présentation dudit ‘‘concept’’.
Ses sorties de Castafiore hystérique rompaient avec le côté polissé des Japonais et cela s’entendait dans leur silence. Les mauvaises langues diraient qu’on appréciait Louis-Sébastien de sa présence fugace. Il n’était qu’un visage parmi tant d’autres dans le microcosme français de Tokyo. Un parisien ‘‘hype’’, pur produit de Sciences PO, aimant se retrouver dans tous les endroits branchés de la Capitale. Convoqué un lundi matin de manière fortuite, Louis-Sébastien s’était inquiété de ne pas m’avoir vu à l’After organisé dans la foulée d’une soirée où nous étions tous deux invités. Croyez-le ou pas, il a fallu que je me justifie !
Publicis sous Louis-Sébastien était un sitcom tragi-comique qui aurait pu se prolonger encore longtemps si je n’avais pas reçu ce coup de téléphone.
Accident
Dans les premières chaleurs de l’été, Mario m’appela. ‘‘Ils ont trouvé des tâches sur ses poumons’’ lança-t-il sobrement de sa voix grave. ‘‘Je vois’’ lui avais-je rétorqué comprenant entre les lignes la gravité de la situation. Mon père était malade et ce qui s’amorçait autour d’une lourde chirurgie au cerveau dictait mon retour en France de toute urgence.
Harold, mon copain d’enfance, étudiant en médecine, n’avait pas fait mystère sur l’issue de son état.
Le compte à rebours était lancé. Un an ou deux au maximum pour prolonger encore les souvenirs avec celui qui se montrait déjà fort diminué.
Le choc fut terrible car nous ne l’avions pas vu venir. Mon père passa de son bureau à la chambre d’hôpital en une fraction de matinée. J’accueillais les nouvelles alarmantes les unes après les autres et faisais au mieux pour montrer un visage rassurant.
‘‘Si j’ai un accident, tu continues c’est tout ! ’’ me lança-t-il comme si de rien n’était alors que nous nous dirigions vers la voiture.
Après les coups durs des premiers mois, mon père avait repris du poil de la bête et nous avions renoué avec une certaine normalité. À notre accoutumée, nous étions allés déjeuner au Grain de Café et rentrions tranquillement à la maison pour sa sérieuse sieste de l’après-midi. Sa réflexion m’avait fait drôle, tellement soudaine et limite cynique quand on est sur le point de reprendre le volant. Mais c’est sorti avec ce bon sens teinté de pudeur qui le caractérise. En une formule, il avait donné le cap.
Mon départ soudain de Publicis n’avait pas été du goût de Louis-Sébastien. S’il avait bien voulu arranger un entretien avec la DRH du siège parisien sur les Champs-Élysées, Louis-Sébastien se montrait beaucoup moins certain de me voir reprendre ma place auprès de lui.
Heureux malentendu
Retour donc à la case départ ou presque. Mon ultime voyage à Tokyo avait été mis à profit pour tenter un retour gagnant. J’avais mobilisé tout ce que mon petit réseau comptait, espérant arriver à rebondir quelque part. Les entretiens s’enchaînaient sans rien de bien concluant. La logique s’imposait. Et alors que je pliais bagage, un certain ‘Patrice’ de l’ambassade de France demanda à me parler.
Le représentant du Service Culturel avait eu vent de mon profil par la voie de l’un de mes camarades de promo qui officiait en qualité d’attaché de presse. La Coopération française avait besoin de se valoriser. Et vite ! Ni une, ni deux, je me voyais expliquer les termes de ma mission par son grand Capitaine. La méthode de recrutement n’était pas très orthodoxe dans la culture maison du Ministère des Affaires Étrangères. Mais l’homme avait su se montrer convaincant auprès des éminences parisiennes.
‘Si, SIGA, quoi ?’ Mon père me faisait répéter le nom de ce Conseiller qui venait de m’offrir un job entre deux gorgées de café.
L’entrée par la petite porte dans ce monde aussi prestigieux que très étrange vu de l’extérieur se dévoilait comme un heureux malentendu.
Il ne savait pas si bien dire.
Mon ordinateur à peine ouvert, je reçus un mail introductif d’un Chargé de Mission qui voulait me toucher deux mots de… la Coupe du Monde de football. Nous étions en 2002, à quelques mois de l’accueil de l’événement par le Japon aux côtés du cousin coréen. Un moment inédit dont la France voulait tirer parti auréolée de sa première étoile de Championne du Monde 1998.
L’euphorie médiatique nous donnait les coudées franches surtout que, dans le camp japonais, une autre figure française faisait la Une des journaux.
L’entraîneur de l’équipe nationale du Japon n’était autre que Philippe Troussier. Le ‘sorcier blanc’ comme on continuait à le surnommer en mémoire à ses années africaines, était connu pour son tempérament volcanique. Ses colères publiques, ses sorties contre ses propres joueurs quand ce n’est pas contre la presse, ses relations tendues avec la fédération divisaient autant qu’elles séduisaient. Mais il avait réussi à imposer une discipline footballistique très stricte et, surtout, à bousculer frontalement la hiérarchie d’ancienneté qui structurait le football japonais en lançant des joueurs de vingt ans au détriment de cadres établis. Les Ono, Inamoto, Nakata ont su créer la surprise jusqu’à offrir au Japon une première huitième de finale de Coupe du Monde.
L’histoire se révéla beaucoup moins heureuse pour nos Bleus. Les spots sur écran géant avaient d’ailleurs le don de le rappeler non sans humour, à l’image de cette publicité où le triomphalisme bleu blanc rouge résonnait dans un bruit de casserole, pardon, de théière sous le shoot inspiré de l’ami Zidane.
Je traversai cette première asiatique du Mondial avec cette étrangeté si familière.
La vue exceptionnelle sur les Dieux du ballon rond n’avait guère fait changer mon rapport à ce milieu. Mais elle avait tout de même réussi à faire vibrer la corde sensible de mon enfance. La superbe infamante de Francis, la jovialité brute de Mario, les couloirs sans fin de l’AS Cannes, les vestiaires en sueur de l’OGC Nice, les drôles de gens des carrés VIP, la bande de copains des Dimanches, les parties endiablées de belote, les virées à Antibes et à Juan-les-Pins, les déjeuners interminables au port de Beaulieu… sous le regard discret, malicieux et si aimant de mon père.
Sans le savoir, je m’offrais là ma dernière Madeleine de Proust.



